Extraits d’une session intermonastique à Yaoundé où le Père Nazaire Diatta,
communauté de formation des Pères du Saint Esprit au Cameroun, a donné son témoignage.
La volonté de comparer la spiritualité chrétienne, telle que nous l’avons reçue de notre fondateur Libermann et la spiritualité de la religion traditionnelle telle qu’elle s’est exprimée dans l’initiation (dans la religion traditionnelle africaine), notamment celle de la circoncision, s’est imposée à nous. Nous avons cherché le point commun, certes mais aussi la « divergence », le point spécifique, attractif, de la spiritualité chrétienne qui a permis le saut qualitatif non seulement dans le fait chrétien, mais aussi dans la vie religieuse. Comment percevoir l’unité en nous-mêmes pour ne pas vivre entre deux spiritualités que nous avons vécues intensément.
1. Le dialogue entre le Christianisme et la religion africaine, une aventure
Le dialogue est une aventure ambiguë. Du côté du « missionnaire » et du côté du « destinataire ». Est-il possible pour le premier de se dépouiller de lui-même et d’accueillir une autre âme, un autre être religieux tout différent de lui ? Est-il possible pour le destinataire de se dépouiller de lui-même et d’accueillir une annonce qui vient d’ailleurs, de devenir un ‘homme nouveau’, renonçant totalement au ‘vieil homme’ de sa propre tradition, de sa propre religion ? Ne risque-t-il pas de fait de rester, des deux côtés, à mi-chemin, dans une situation spirituelle indéfinie, sans véritable unité intérieure et culturelle, désintégrée, une situation de « chauve-souris » ?...
Pour répondre à la question, peut-être devons-nous nous situer d’emblée du seul point de vue de la foi d’une part, d’autre part de constater qu’il y a des dialogues réussis, non seulement en des personnes comme saint Paul, mais aussi dans des institutions, ne serait-ce que celle de l’Eglise.
Et tant que les personnes pensent faire usage de rien d’autre que leurs propres forces, de leurs possibilités propres, le dialogue ne peut aboutir qu’à une aventure ambiguë, décevante. Il ne pourra qu’aboutir au déchirement intérieur, à la désintégration sociale, à une sorte de mort dont l’œuvre de certains est témoin.
Le dialogue est-il impossible vu l’incapacité où se trouveraient les protagonistes de renoncer à eux-mêmes ? Ce qui est impossible à l’homme, est possible à Dieu. La foi au Christ nous conduit à dire que l’évangélisation, le dialogue, loin d’être une aventure ambiguë est une aventure intégrative.
2. Témoignage de la religion africaine traditionnelle
a) le conte initiatique
Dans la religion traditionnelle africaine, l’initiation a beaucoup d’importance. Elle a pour rôle premier de réduire les tensions sociales, en faisant passer les jeunes générations dans le même ‘moule’ que les anciennes. Il s’agit de revivre ensemble les mythes fondateurs de la tribu, ce qui ne peut que pousser à une communion totale.
Souvent l’initiation s’appuie sur un conte qui servira de ligne de conduite à travers les différentes épreuves des mois passés dans la forêt avec les initiateurs. Voici un conte très répandu en Afrique :
« Un homme avait deux femmes qui, chacune, a mis au monde une fille. La première femme mourut ainsi que le père et la petite orpheline devint l’esclave de la seconde femme, devant accomplir toutes les corvées. L’autre fille vivait comme une princesse ! Un jour que l’orpheline lavait la vaisselle à la rivière, elle cassa une cuillère. Elle revint tremblante à la maison. Sa marâtre lui avait dit que si elle cassait quelque chose, elle devrait aller la demander à sa mère décédée.
La fillette sortit donc dans la nuit et marcha le long du chemin en pleurant. Arrivée à un carrefour, elle ne sut quel chemin prendre. Fatiguée, elle s’endormit et en songe on lui indiqua le chemin. Elle poursuivit sa route. Voici qu’à un endroit, un grand rocher barrait le chemin. Elle resta au pied du rocher en pleurant jusqu’à ce qu’une petite souris arriva et lui demanda : « Donne-moi à manger et je t’indiquerai comment traverser le rocher ». La petite fille donna le manioc ce qu’elle avait préparé pour elle. La souris mangea et lui fit traverser le rocher.
Arrivée au bout de la route, la fillette trouva une petite case où vivait une grand-mère. Celle-ci lui demanda ce qui l’amenait chez elle. Après les explications, comme il se faisait tard, la vieille lui demanda de passer la nuit avec elle. Elle lui demanda aussi de tresser ses cheveux et de couper ses ongles. La petite fille accepta sans discuter. Elles mangèrent ensemble. Tôt le matin, la grand-mère demanda à la fillette d’aller lui faire la vaisselle. A son retour, elle lui donna cinq calebasses et lui conseilla de les jeter à terre, sur le chemin du retour, suivant l’ordre 1.2.3.4.5., dans chaque grande forêt. La petite fille remercia la grand-mère et s’en alla.
Dans la première forêt, elle laissa tomber la première calebasse, la cuillère en sortit. Dans la deuxième, elle laissa tomber la seconde calebasse et surgirent des hommes, des enfants et des femmes. Après la troisième calebasse surgirent des animaux sauvages qui voulaient manger la fillette, mais les hommes la défendirent et tuèrent les animaux. De la quatrième calebasse sortirent des animaux domestiques et des biens de toutes sortes. De la cinquième surgit le village, et de grandes richesses. La petite fille était très riche et donna sa cuillère à sa marâtre.
A la vue de ces richesses, la femme voulut que sa propre fille suive le même chemin pour devenir riche. Mais après le rocher du chemin, la petite fille tua la souris. Dans la case de la grand-mère, elle refusa de raser celle-ci et de la servir. Pourtant elle reçut aussi cinq calebasses et l’ordre pour les faire tomber. Mais têtue l’enfant commença par la troisième calebasse et les animaux sauvages la dévorèrent. Après longtemps, un corbeau apporta au village le crâne de la fillette ».
b) la signification du conte.
Quelles sont les conditions de réussite et, par opposition, les causes d’échec de l’initiation ?
Nous remarquons trois univers caractéristiques : le monde d’avant, désordre établi, mort de la maman, l’orpheline maltraitée, la mort même souhaitée puisqu’elle doit aller chez les morts chercher une cuillère.
Le monde initiatique lui même, on n’y pénètre que si on y est aidé, l’entrée est à un carrefour (c’est la maman décédée de l’orpheline qui en songe lui indique le chemin). Après viennent les épreuves purificatrices. Les premières, celles de l’avoir : il faut se dépouiller totalement de ce que l’on possède matériellement. Les secondes sont encore plus exigeantes, elles touchent à l’être même. C’est l’anéantissement, l’humilité, la personnalité de l’initié ne doit plus compter, rien ne doit le répugner. On sait de fait l’état de saleté, d’abandon, de ‘mort’ où vivent les vieilles femmes en Afrique. La dernière épreuve est l’épreuve de la mise à exécution ou non des dernières paroles de l’initiatrice ; il y va de la vie ou de la mort. En fait l’initié doit décider de naître à nouveau ou de mourir. On y retrouve les paroles de Michée :
« O homme on t’a fait savoir ce que Dieu te demande…
de marcher humblement avec ton Dieu » (Mi 6,,8).
Enfin, le troisième mondeest celui qui suit le retour dans la vie quotidienne.
Tout ce qui avait été perdu est retrouvé en abondance et même plus. Les deux autres univers ne disparaissent pas mais sont assumés. Les conditions ne sont autres que la mort à soi et la pauvreté spirituelle.
L’orpheline est le modèle d’humanité, un idéal qui va lui permettre de vivre en harmonie avec les êtres, même les animaux. Elle ne s’est pas mise au centre, elle n’a reculé devant aucun sacrifice.
Ce conte est créateur de culture, il demande que chacun, comme l’orpheline, ne reste pas les bras croisés ; elle a eu son rôle à jouer tout le temps. Elle devient ‘l’ancêtre’, capable d’initier les plus jeunes. Sa vie est comme le paramètre de la vie au village.
3. L’accomplissement de la spiritualité de la religion traditionnelle par la spiritualité chrétienne
a) la kénose du Christ Jésus
Le centre du Christianisme, c’est le Christ. Il se présente à l’antipode des idées humaines :
« Je n’ai rien voulu savoir parmi vous que le Christ,
et le Christ crucifié » (1 Co 2,2).
Saint Paul en donne la raison dans la grande hymne dans la lettre aux Philippiens :
« Le Christ Jésus… s’est dépouillé lui-même…il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix.
Aussi Dieu l’a-t-il exalté… » (Ph 2, 6…10).
Le Christ est le nouvel Adam, celui qui a réussi le parcours initiateur de la vie humaine.
b) l’historicité du Christ
Ce que Jésus a enseigné, il l’a vécu, l’esprit dont il a été animé est la manière unique qui mène effectivement au salut. Il a accompli lui-même ce que désirent les êtres humains.
Ainsi donc l’Africain qui devient chrétien voit sa spiritualité de la religion traditionnelle, qui était promesse de vie, non pas supprimée mais bien au contraire accomplie, réalisée, atteignant l’objectif visé. Il n’y a donc pas de contradiction fondamentale à vivre la spiritualité de la religion traditionnelle et la spiritualité chrétienne. Il y a possibilité de dialogue entre le christianisme et la religion africaine traditionnelle. Elle lui permet de se retrouver entièrement, d’une manière encore plus sublime, dans toute son intégralité.
En vertu de l’incarnation du Fils de Dieu, assumant tout homme et tout l’homme, la spiritualité de la religion traditionnelle atteint effectivement dans le Christ, et partant dans tout chrétien africain, son projet fondamental. Elle devient réalité.
Ainsi donc notre initiation africaine, enseignée dans les contes, les mythes, célébrée dans la liturgie sacrée en forêt, vécue par la suite dans le quotidien de la vie, se trouve accomplie, réalisée pleinement dans notre initiation chrétienne, surtout basée sur l’Evangile, célébrée dans la liturgie et les sacrements, le baptême et l’eucharistie surtout, vécue dans le quotidien de la vie. Cela vaut pour tous les Chrétiens.
Si je suis devenu religieux spiritain, c’est que j’ai découvert le christianisme vécu pleinement dans un don total dans la congrégation fondée par le Père Libermann. Voici un mot de lui extrait d’une de ses lettres à ses missionnaires au Gabon :
« Ne jugez pas au premier coup d’œil, ne jugez pas d’après ce que vous avez vu en Europe, d’après ce à quoi vous avez été habitués en Europe. Dépouillez-vous de l’Europe, de ses mœurs, de son esprit. Faites-vous nègre avec les Nègres, et vous les jugerez comme ils doivent être jugés. Faites-vous nègre avec les Nègres pour les former comme ils doivent être, non à la façon de l’Europe, mais laissez-leur ce qui leur est propre. Faites-vous à eux comme des serviteurs doivent se faire à leurs maîtres, aux usages, au genre et aux habitudes de leurs maîtres et cela pour les perfectionner, les sanctifier, les relever de leur bassesse et en faire peu à peu, à la longue, un peuple de Dieu. C’est ce que saint Paul appelle se faire tout à tous, afin de les gagner tous à Jésus-Christ ».
3. La mort pour la vie
Voyons saint Paul qui un exemple du dialogue entre les cultures et les domaines religieux différents.
Il a « accepté de tout perdre, les avantages de sa race, de sa religion juive, de la justice que donne la loi. Il regarde tout cela comme déchets, afin de gagner le Christ, d’être en lui » (Ph 3,8-9).
Or dans cette mort-union au Fils, il y a résurrection, puisque le Père, dans son Fils, « nous a tout donné » (Ro 8,32). Dès lors, Paul se sent vrai israélite, appartenant à l’Israël de Dieu, le vrai fils d’Abraham, « séparé du Christ pour le salut de ses frères » (Ro 9,3), dans un suprême sacrifice d’amour.
Voilà le miracle accompli, voilà l’aventure « intégrative » dans un homme, il a sa race, sa culture, sa personnalité. Il reçoit l’Evangile du Christ Lui-même, est baptisé dans son Eglise. Il devient « homme nouveau » et « apôtre ».
4. La catholicité de l’Eglise
L’Eglise elle-même n’est-elle pas cette aventure intégrative ? Plantée ici et là dans le monde, avec un enfantement toujours renouvelé, « …vous que j’enfante à nouveau dans la douleur… », disait saint Paul (Ga 4,19), à travers une mort quotidienne dans le Christ. « chaque jour, je meurs » (1 Co 15,31)…
Ainsi donc, dans la foi au Christ, fils de Dieu, mort et ressuscité, « récapitulation de tout » (Ep 1,10), non seulement le dialogue est possible entre la religion traditionnelle africaine et le christianisme, mais encore il commence. Il s’ébauche de plus en plus dans l’histoire dramatique et sublime, qui se déroule à nos yeux, les yeux de la foi, et dans laquelle chacun de nous est partie prenante.
Père Nazaire Diatta
Prêtre de la congrégation du Saint Esprit
Le Père Libermann, avec l’expérience d’une éducation juive spirituelle profonde, s’est converti au christianisme à vingt quatre ans. Il a été longtemps refusé à la prêtrise à cause de son épilepsie. Vivant dans le Séminaire de saint Sulpice il en devint un conseiller spirituel respectueux du chemin de chacun. De son temps, l’esclavage semblait encore à beaucoup comme normal et une profonde dévalorisation des noirs en fut la conséquence. François Libermann fonda une petite congrégation en faveur des noirs africains esclaves. Pourtant, au bout de quelques années, la congrégation se fondit dans la congrégation du Saint Esprit. François Libermann en devint le supérieur général. Très doué sur le plan intellectuel et affectif, très libre de pensée, tout attentif aux motions de l’Esprit Saint, il fut un éducateur passionné de prêtres missionnaires, dans une optique toute neuve pour ce temps, se faisant tout à tous. Ses écrits restent d’une grande actualité, très proches de l’Évangile |